IAN KERSHAW : « LA FIN »

Ian Kershaw

« La fin » est un titre à double sens. Dans l’esprit de Ian Kershaw, historien britannique, il désigne à la fois les malheurs du peuple allemand durant les derniers mois de la seconde guerre mondiale et la conclusion des travaux qu’il a consacrés au nazisme.

Impressionnante somme érudite, l’ouvrage est un indispensable complément aux deux volumes de la biographie de Hitler que Kershaw a fait paraître en 2000. Pourtant, ce livre savant peut déranger. Sa qualité, le sérieux et le talent de son auteur ne sont nullement en cause. Mais son sujet compte parmi les plus délicats qu’un historien ait eu à traiter. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si personne n’avait encore étudié la logique d’autodestruction à l’œuvre dans le camp des nazis dans les derniers temps du conflit. L’unique objectif de retarder la capitulation sans condition exigée par les Alliés a entraîné le sacrifice inutile de millions d’hommes et de femmes. Quoique Kershaw rappelle à de nombreuses reprises le martyr enduré par les travailleurs étrangers, les prisonniers, les déportés et les Juifs, il concentre l’essentiel de ses recherches sur le peuple allemand.

Le livre s’ouvre sur l’attentat manqué, fomenté contre Hitler par Claus Schenk von Stauffenberg en juillet 1944, et se conclut avec la signature de la capitulation, le 8 mai 1945. Ce fut un moment charnière. L’événement a précipité la radicalisation du régime, l’instauration d’une terreur de plus en plus implacable contre les citoyens allemands et les déserteurs de la Wehrmacht, la mobilisation de toutes les ressources du pays jusqu’à épuisement, et même la dévastation volontaire de son économie. Après l’échec du dernier espoir d’inverser le cours de la guerre grâce à l’offensive des Ardennes, en décembre 1944, les structures du pouvoir nazi se sont irrémédiablement disloquées. Pourtant, à aucun moment le fanatisme des conseillers ou des soutiens de Hitler ne s’est démenti et ils ont imputé la responsabilité de leur échec au peuple et aux soldats allemands. C’est un peu comme si la logique de destruction, jusqu’alors « réservée » aux Juifs, aux communistes et à d’autres catégories de populations, avait été étendue à l’ensemble du peuple. Kershaw analyse le phénomène d’emballement de la machine nazie que personne n’a voulu, su ou pu maîtriser. Pourquoi le peuple et les soldats allemands, convaincus du désastre en cours, ne se sont-ils pas révoltés ? Toute manifestation d’opposition, notamment dans l’armée, était vouée à l’échec et à la répression, car estime l’auteur, la société allemande, très majoritairement et à toutes ses strates, était devenue totalitaire.

Les difficultés méthodologiques n’ayant pas manqué, Kershaw a parfois choisi la métaphore littéraire pour mieux faire comprendre les enjeux de cette période, comme un drame shakespearien aux multiples intrigues. La liste des personnages principaux présente les anti-héros de l’histoire parmi lesquels se trouvent, outre Hitler, le quadriumvirat composé de Bormann, Goebbels, Himmler et Speer. Le génie organisateur de ce dernier aurait permis de prolonger la guerre au-delà de l’imaginable. Chacun de ces protagonistes s’est « surpassé » pour répondre aux exigences insensées de Hitler. Leur action néfaste a été terrible. Sans leur zèle, des milliers de vie auraient été sauvées. Quant aux « gauleiter » en charge des provinces, ils ont été, jusqu’au bout, des relais très fiables de la politique hitlérienne. Dans leur grande majorité, au lieu de prôner la fin des combats, politiques et militaires ont contribué au durcissement du régime et validé la politique du pire imposée par Hitler. Comment l’expliquer ?

Certes, ils étaient sous son influence morbide. On sait que le souvenir de la défaite de 1918 hantait Hitler et que l’une de ses obsessions était d’éviter de passer pour lâche. Mais un motif aussi dérisoire n’explique ni la politique de la terre brûlée, ni l’instauration d’une répression barbare à l’encontre des citoyens allemands. Pendant que les Européens étaient progressivement libérés, les nazis continuaient à nier la défaite. L’étude des mentalités ne suffit pas. Il faudrait être en mesure de mener, dans le passé, des études psycho-sociologiques approfondies pour comprendre ce phénomène. Naturellement, Kershaw s’y essaie. Le livre, foisonnant, analyse aussi bien le comportement, les croyances et les peurs des chefs que celles du peuple.

Parmi les raisons souvent alléguées pour justifier la passivité des Allemands se trouve la crainte de passer sous l’emprise soviétique. La sauvagerie du comportement de la Wehrmacht à l’Est impliquait à leurs yeux, qu’en retour, des massacres identiques seraient commis par l’Armée rouge dans sa progression vers l’Ouest. D’une façon générale, les populations civiles allemandes, installées à l’est du Reich et trop tard prévenues qu’elles devaient évacuer, eurent un sort dramatique, refluant dans des villes bombardées. Les prisonniers ont été soumis, quant à eux, à des traitement bien plus abominables. Les marches de la mort, déplacements imposés aux détenus des camps de concentration, à peine vêtus, titubant et exsangues, déjà victimes des pires tortures, ont été inhumaines. Au moins un tiers d’entre eux ont trouvé la mort en chemin.

Bien avant le suicide de Hitler, le 30 avril 1945, le dénouement d’un drame affreux pouvait être envisagé. Mais en dix mois, de juillet 1944 à mai 1945, le nombre de civils allemands tués a dépassé le chiffre cumulé des années précédentes. Il en fut de même pour les pertes militaires. Les chiffres sont accablants : Kershaw évoque 350 000 hommes perdus par mois dans la dernière phase de la guerre. Il estime, en outre, à 250 000 le nombre de morts provoqué par les marches de la mort. À quoi s’ajoutent les 500 000 victimes des bombardements alliés. C’est un bilan terrifiant, d’autant que ces chiffres viennent compléter les hécatombes antérieures, produits de la barbarie et de l’abjection nazies.

L9782020803014A lire absolument pour comprendre la mécanique inhumaine de la « monstruosité » du nazisme.

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